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Rapport
Annuelle 2001
Opinions:
La
vigueur de la violence sociale au Nigeria
Il y a deux ans, j’ai fait une déclaration catégorique au cours
d’un séminaire auquel participaient 40 jeunes de la République
fédérale du Nigeria. J’ai dit aux jeunes qui semblaient enthousiasmés
par notre séminaire que la violence qui sévissait dans leur société
était beaucoup plus difficile à éradiquer que celle avec laquelle
j’avais travaillé en Sierra Leone. A ma grande surprise, j’ai
immédiatement perdu ces jeunes après ma déclaration. Ils me l’ont
reprochée et s’y sont opposés énergiquement. Honnêtement, j’ai
regretté d’avoir fait cette déclaration et l’ai attribuée à ma
spontanéité habituelle.
Cependant, deux ans après cette déclaration catégorique, je ne
parviens toujours pas à me convaincre qu’elle n’était pas fondée.
Au contraire, je suis de plus en plus persuadé que la violence
au Nigeria sera plus difficile à guérir que les terribles atrocités
auxquelles j’ai assisté en Sierra Leone. La différence entre les
deux pays réside dans le fait que la violence sierra léonaise
est principalement politique tandis que celle du Nigeria est surtout
sociale.
Le fait que l’une soit politique ou sociale ne signifie nullement
que leurs manifestations sont différentes. Toutes ces deux formes
de violence ravagent les communautés, détruisent les vies humaines
et les biens et violent de manière fragrante la sainteté de la
vie. Cependant, la violence politique est celle qui est enflammée
et entretenue à des fins politiciennes. La prime de cette contestation
brutale est le contrôle du pouvoir étatique. Aussi longtemps que
le pouvoir est en jeu et qu’il est à prendre, la violence politique
continuera à faire rage.
En raison du fait que la violence politique menace l’Etat, la
diplomatie internationale peut y remédier d’une certaine manière.
Par exemple, l’organisation des élections pour transformer la
violence en une compétition plus noble et acceptable et l’imposition
des sanctions contre les groupes récalcitrants ont souvent été
utilisées pour mettre fin à la violence politique.
Dans la lutte politique en Sierra Leone, il y avait de moins en
moins la manifestation de la différence sociale. Le conflit ne
polarisait pas la société ni ne s’enracinait dans l’esprit des
groupes. Le slogan demeure clair - que les rebelles combattent
pour éradiquer la corruption et pour instaurer la bonne gouvernance
et que Charles Taylor du Liberia est responsable. Les violateurs
des droits de l’homme ne s’identifient à aucune ethnie. Ils se
composent essentiellement de membres de plusieurs groupes qui
sont considérés comme responsables de leurs crimes. Les groupes
eux-mêmes sont des entités politiques et militaires dont les membres
sont issus de toutes les ethnies.
Au cours d’un autre séminaire, le Docteur Chichi Catherine Aniagolu,
jeune savante nigériane qui a servi comme professeur en Irlande
avant de rentrer au bercail, a déploré la dépréciation terrible
de la vie dans son pays. Beaucoup préfèrent se faire eux-mêmes
justice , ayant perdu toute confiance en l’Etat. Même les autorités
publiques organisent constamment leur propre sécurité privée.
Des centaines de vies humaines sont régulièrement sacrifiées au
cours des violences inter-tribales et inter-religieuses. Par ailleurs,
les jeunes aigris dans le delta du Niger considèrent maintenant
la violence comme la seule solution. D’autres qui ont eu la chance
de fréquenter l’université préfèrent la sécurité que leur offrent
les cultes - lesquels cultes romancent la violence.
La violence politique est motivée par l’intérêt tandis que la
violence sociale est surtout motivée par le besoin. Dans la violence
sociale, les individus combattent pour survivre. La violence sociale
s’attaque en premier lieu à l’âme(ou à l’esprit) et crée un sentiment
d’insécurité. Par la suite, elle oblige sa victime à commencer
à s’interroger sur la dignité de la vie; elle conduit ainsi à
la dépersonnalisation de soi et des autres.
Dans l’état de dépersonnalisation et d’insécurité, les individus
s’accrochent aux groupes avec lesquels ils partagent une marque
d’identité qui s’est trouvée saillante dans la violence. Toutes
les autres formes d’identification disparaissent et l’individu
ne se voit plus désormais que par la marque qui est menacée ou
par celle qui lui confère un certain sentiment de sécurité perçue
ou réelle. La mémoire, composante de notre identité individuelle
et collective, est affectée et par moment se perde. En d’autres
termes, la violence sociale prive l’individu de son humanité et
la remplace par l’inhumanité. Et aussi longtemps que la société
perd son sens de l’humanité, elle est vouée à se transformer en
foyer de violence.
La distinction entre les deux formes de violences ne signifie
nullement qu’elles existent toujours séparément dans le temps
et dans l’espace. En fait, presque toujours ,elles s’inspirent
mutuellement. Une longue lutte politique qui exploite la différence
sociale se transforme rapidement en une violence sociale; tandis
que les violences sociales prolongées sont souvent exploitées
astucieusement par les politiciens.
Tout au long de l’histoire, les politiciens ont toujours exploité
la violence sociale. Le Nigeria en est une parfaite illustration.
Pourquoi l’altercation autour du Sh’ariah n’était-elle pas plus
saillante quand les nordistes ont gouverné le pays pendant plus
de deux décennies? Etant donné que la violence sociale est souvent
exploitée pour maintenir les politiciens au pouvoir, ils veillent
toujours à la maintenir au second plan pour éviter la clameur
ou la pression internationale. Je continue à me demander pourquoi
si peu d’effort est déployé pour poursuivre ceux qui fomentent
et orchestrent la violence religieuse et ethnique au Nigeria.
Même lorsque plus de cinq cent personnes sont tuées, la vie reprend
son cours «normale» aussitôt que l’Armée fédérale met fin à la
violence. Nous n’avons pas encore appris qu’un leader religieux
ou ethnique a été poursuivi pour violence sociale ni qu’il y a
eu un effort concerté en vue de la résolution des disputes entre
des groupes dans le pays.
Dans les ménages, dans les rues, et dans les relations et les
esprits des individus, la violence s’insinue et s’établit solidement
dans l’Etat le plus populeux d’Afrique et le plus puissant de
l’Afrique de l’ouest. Il y a urgence d’un effort plus concerté
pour atténuer ce terrible scénario. A cet effet, les Nigérians
de bonne volonté doivent s’élever au-dessus de cette tendance
à la passivité pour dénoncer, pour se retrousser les manches,
et se mettre à l’oeuvre!
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